J’ai compris que d’autres moi existaient ailleurs

Avec le recul, Pierre (*) en est aujourd’hui certain, il aurait pu y rester. « J’étais dans une mort sociale, une mort psychologique et j’ai commencé à entrevoir la vraie mort, la mort physique.» La spirale de l’alcool, l’isolement progressif, le déni, la maladie, ce Romorantinais depuis une quinzaine d’années, en parle avec lucidité.
Les mots sortent naturellement, sans emphase, ni pathos et pourtant, il n’en a pas toujours été ainsi. Désormais retraité, Pierre explique avoir perdu femme et enfants dans sa descente aux enfers. Une descente progressive et insidieuse, décrit-t-il, malgré une « vie très classique » : « Une famille normale, des études supérieures, une profession libérale. L’alcool est entré dans ma vie pendant mes années d’étudiant.»

 

« Je buvais le plus souvent possible et plus que de raison, ça m’aidait à passer mes examens», repart-il aux origines, du haut de ses 67 ans. Suivront un mariage, deux enfants, « l’alcool festif, culturel»avant que« les choses ne se dégradent progressivement, j’ai commencé à boire de façon solitaire.»

 

«  J’ai bu le capital qu’il me restait  »

Pierre raconte alors une marche en avant irrémédiable : « Ma consommation d’alcool s’est accélérée. J’ai mis ça sur le compte des difficultés au travail, familiales, de la dépression.»En 1994, il perd femme et enfants et plonge pour de bon. « J’ai bu le capital qu’il me restait, j’étais incapable de travailler.» Pendant trois ans, alors monté à Paris, le quadragénaire vit au gré des verres, accompagné de rares compagnons de boissons éphémères. « Je me suis plongé dans cette solitude»,avoue-t-il, jusqu’à être hospitalisé à plusieurs reprises. « La dernière fois, c’était à l’hôpital américain, mais, à ce moment-là, à ce énième sevrage, j’ai cette fois entendu le message du psychiatre.» Ce dernier conseille à Pierre de se rendre à une réunion des Alcooliques anonymes. Ce qu’il fera, le 3 janvier 1997,« à ma sortie de l’hôpital.» Là-bas, l’attend une surprise de taille :« Une tête connue, un des copains étudiants avec qui je buvais et que j’avais perdu de vue. On s’est tombé dans les bras et on a pleuré.» « J’ai compris brutalement que d’autres moi existaient ailleurs. Pour la première fois depuis longtemps je me suis identifié, à partir de ce moment j’ai pu me reconstruire»,poursuit Pierre encore ému par ce souvenir. C’était il y a vingt ans et depuis, malgré une rechute treize ans en arrière, Pierre a refait sa vie, revoit ses enfants.

 

Parmi les membres fondateurs de la réunion des Alcooliques anonymes de Romorantin, il sera présent, samedi, à l’Ethic Etapes de Romorantin, comme plusieurs dizaines d’autres, heureux de se retrouver pour leur 28 econvention de la région Centre (avec Al-Anon) à partir de 9 h 30. Ils accueilleront peut-être de nouveaux venus, leur souhait en tout cas, pour « servir à d’autres.»

(*) Le prénom a été modifié.
Paru dans La Nouvelle République du 23 juin 2017, article signé L.T., Photo du journal
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