8 heures du matin

Avaler mon premier café. Et maintenant les mains qui commencent à trembler. Regard sur la pendule : 8h15. Deuxième café. Le siroter.

8h30. Faire quelque chose. Mon lit. La vaisselle. Non, aller fumer une cigarette et regarder le paysage. Vide. Mon regard est vide, mon cœur est vide, ma tête est vide, ma vie est vide, tout est vide autour de moi.

Je retourne m’asseoir à ma place. J’ai tout le corps qui tremble maintenant. A droite le cendrier, les clopes, le briquet, c’est bon tout y est ; devant moi mon portable et la tasse vide. Et ma main gauche se tend doucement, mes doigts s’arrondissent, pour attraper un verre qui n’est pas là.

8h40, trop tôt. Je ne vais pas commencer à boire à cette heure-là quand même ! La boule d’angoisse se forme dans la gorge, les larmes coulent en silence, l’envie de hurler monte en moi, envie de mourir…

Qu’est-ce que j’ai fait hier soir ? Je cherche, brouillard, je ne sais plus. Je tremble jusqu’aux cheveux maintenant.

8h50. C’est presque 9 heures ça ! Hier c’était 9h30 mon premier verre, bon, c’est presque pareil, puis je suis fatiguée aujourd’hui.

Je me dégoûte quand j’avale ce premier verre qui m’engourdit et me donne envie de vomir, je me dégoûte quand j’évalue ce qui reste dans ma bouteille et combien de temps ça va tenir, je me déteste d’être aussi nulle, de me vautrer ainsi dans la lâcheté, de m’enfermer incomprise dans cette grande solitude, de me laisser dégringoler si vite, entraînée dans la spirale, de n’avoir plus de goût, d’envie, de désir, de n’avoir aucune force pour me débattre, de me laisser ainsi prendre au piège de l’ambre qui étincelle dans mon verre.

Je SAIS que l’alcool est puissant, je SAIS qu’il me fait mal, je SAIS que tout le monde en souffre autour de moi, mais c’est plus fort que moi… Tous les jours je me promets que « demain, j’arrête ! »… et tous les jours je me retrouve la bouteille sous le bras, et le verre à la main… mais promis, demain, j’arrête…

C’est ce matin-là que j’ai compris, du fond de mes tripes, que je ne pouvais plus vivre avec l’alcool, mais que je ne pouvais non plus vivre sans. J’ai vu face à moi les deux seules options qui me restaient : vivre… ou mourir ! Seule, je suis seule à la maison pour la journée. J’avais raté l’autre jour, je peux aller regrimper sur mon mur. Et sauter. On ne me retrouvera pas avant ce soir. J’aurai le temps de crever. Sûr.

Ou alors je peux téléphoner. Mais à qui ? Il n’y a plus personne qui veut m’aider… ou alors aux renseignements ? Pour leur demander si ça existe un service qui s’occupe des gens qui ont un problème d’alcool ? Première surprise : un jeune garçon qui me prend au sérieux, il cherche me dit-il, surtout que je ne coupe pas, il va trouver !  Ma détresse est donc tellement perceptible ? Ah il a trouvé !  Alcooliques anonymes ça s’appelle, ben oui, je connais de nom, il me donne le numéro, c’est à Paris… « Ou plutôt non, madame, je vous mets directement en contact avec eux ? Ne quittez pas surtout ! Au revoir ! »

… Ca sonne… une voix souriante de femme me répond, je ne sais plus ce que je lui ai dit, j’étais en larmes, et elle me racontait comment elle s’était sortie de cet enfer, et c’était le mien dont elle parlait, les mêmes angoisses, les mêmes délires, les mêmes souffrances, les mêmes galères….  Jamais personne ne m’avait parlé ainsi de l’alcool ! Alors je n’étais pas la seule ? Ce soir il y a une réunion dans ton département, tel endroit, telle adresse, telle heure… ces derniers mots ont été « vas-y, à cette réunion, tu vas te sauver la vie ! »

J’ai vidé ma bouteille dans l’évier, je voulais me donner toutes les chances, je voulais comprendre quelque chose à ce qu’on allait me raconter. Le soir une toute petite salle, un tout petit groupe, quatre personnes m’ont accueillie. Et j’ai senti. La compréhension. La fraternité. La solidarité. Le soutien. La compassion. Et j’ai entendu. Les similitudes. Les récits. Les remises en question. Les suggestions. Les encouragements. Et j’ai vu. Les sourires et les regards, et surtout la main tendue…

Depuis c’est « mon groupe ». Jeudi dernier en réunion, il y avait du gâteau. Avec beaucoup d’émotion, j’ai soufflé une à une les cinq bougies qui me donnaient la mesure de mon p’tit bout de chemin. Cinq années c’est minuscule et c’est immense à la fois, quand elles se sont déroulées dans la lumière… Merci les AA !

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