Je pensais qu’une vie sans alcool était impossible pour moi

… c’était synonyme d’une vie triste, lugubre, froide sans goût… C’était tout simplement inconcevable.

Etre alcoolique, ce n’est déjà pas terrible vis-à-vis des autres, alors une femme alcoolique … impossible ! L’alcool s’était installé dans ma vie petit à petit, et progressivement l’avait envahie. Je n’ai rien vu arriver !

Pourtant au départ l’alcool m’aidait à lâcher prise, à me détendre, à avoir des attitudes que j’étais incapable d’adopter quand j’étais « sobre ». Les premières périodes d’alcool étaient plutôt drôles, festives et agréables. Pourtant dès ma première prise d’alcool en étant ado, j’ai compris que cela ne serait pas simple pour moi … je suis allée jusqu’au black-out. J’ai bu jusqu’à tomber ! Et ce lâcher prise m’avait paru bon !

Par la suite, j’ai souvent mélangé alcool et cannabis et quelle que fois des médicaments ; non seulement ça me donnait l’impression de « ne pas trop y toucher », mais ça me donnait bonne conscience ! Evidemment ça ne me permettait guère de savoir vraiment quelle était ma consommation. Ce qui se passait dans ma tête avait l’effet d’une bombe ! Je suis quelqu’un qui aime faire la fête, qui aime rire, et danser. Cependant, je ne pouvais rien faire de tout cela, sans avoir recours à l’ivresse que procure l’alcool.

Malgré les hauts et les bas, j’ai suivi une scolarité sans éclat mais sans heurts. Je me suis mariée très jeune et j’ai eu deux filles. J’ai fait tout ce que j’ai pu pour être une maman digne de ce nom. Je n’ai pas bu du tout, ni pendant les grossesses, ni pendant leurs petites enfances. Et puis les événements de la vie ; un divorce, la perte d’êtres chers ont eu raison de mes résolutions de vivre dignement.

Progressivement, à moi les trous de mémoire, les black out, les maux de tête et de ventre, le cerveau à l’envers, les mensonges, les catastrophes, les tremblements matinaux, l’estomac en vrac. La peur et la panique dévoraient le peu de lucidité et de conscience qu’il me restait et qui disparaissait petit à petit à chaque verre ingurgité.

J’allais tout droit vers la folie. Lentement, j’étais devenue de plus en plus agressive, un poil paranoïaque et suicidaire. Je me suis isolée. J’avais mal dans mon cœur, dans mon âme … je n’étais plus que douleur et seule. Je passais mon temps à « comater » au fond de mon lit sans aucune énergie pour faire quoi que ce soit, incapable de quoi que ce soit. J’ai déraillé et dérapé de nombreuses fois … Le seul moment où je me sentais « bien », c’était quand je perdais conscience, quand je perdais le contrôle, la maîtrise. C’est ce que je recherchais dans l’alcool, mais je crois que je ne me rendais pas compte que c’était ce que je recherchais ! Quand j’étais ivre, c’était le seul moment où je ne souffrais pas … Je crois …

Peu importe le flacon du moment qu’il y avait l’ivresse ! Peu importe le flacon du moment que je peux le vider ! Je me suis longtemps obstinée à penser – à tort – que je maîtrisais ; ma consommation avait lieu plutôt le soir, c’était une consommation cyclique (progressivement tous les soirs, que je sois seule ou non) et l’alcool ne m’a pas empêché de travailler (enfin … pas vraiment …).

Sans doute que cela m’arrangeait de penser « j’arrête quand je veux ! ». Le fait d’être alcoolique cyclique entretient le leurre de ne pas avoir de problème avec l’alcool. Ce qui n’était qu’une illusion, bien évidemment !

J’ai compris chez AA, que ce n’est pas la quantité qui importe dans l’addiction, mais bien le lien avec le produit … Mon père était un alcoolique ; il en est décédé quand j’étais une jeune ado. Je connaissais donc l’alcool et ses méfaits depuis toujours. J’ai souvent dit : « devenir alcoolique, ça jamais ! Pas moi ! » J’ai bien fait de le dire … Cependant … ça ne m’a pas empêché d’y aller … J’ai toujours regardé ce qui était différent entre SA consommation et la mienne. Il ne m’était pas venu à l’idée de regarder plutôt les similitudes ; le désespoir, les errances, les black-out, les mensonges, la confusion, la pauvreté du lien social, et les dégâts vis-à-vis de l’entourage …

J’ai eu un retrait de permis, pour conduite en état d’ivresse, avec l’horreur du choc que cela suppose de souffler dans le ballon, une nuit en cellule de dégrisement, tribunal, humiliation, risque de perte d’emploi ! Bon … ça ne m’a pas vacciné … Six mois plus tard, après avoir récupéré mon permis … c’était reparti.

J’ai touché mon fond un jour de fête entre amis fin juillet 2007. Cela aurait dû être une belle journée ! Mon comportement a dépassé l’entendement, beaucoup de débordements … J’ai bu toute la journée et toute la nuit … Je me moquais de ce que pouvaient dire les autres, je cherchais l’ivresse, et j’ai été servie … C’est le lendemain matin, à travers le regard d’une amie qui m’est chère, que j’ai compris d’un bloc ! Violemment, douloureusement ; je ne pouvais plus me mentir, ni me leurrer : j’avais bel et bien un sacré problème d’alcool ! Elle avait vu, et moi aussi par la même occasion. Fini le déni !

Le lendemain de cette « fête », j’étais désespérée et je n’avais qu’une idée en tête : mourir. Vivre était devenu trop douloureux, je ne savais plus vivre, je ne supportais plus rien, ni les autres et moi encore moins. J’étais sur le point de tout perdre. Mon travail : un retrait de permis quand on travaille en déplacements quotidiens … ça fait tâche … pourtant j’ai été gardée dans mon travail… mais bon … J’avais déjà perdu ma fille aînée qui s’était isolée complètement de toute la sphère familiale et amicale depuis plusieurs années. J’avais perdu ma belle illusion de « la famille idéale » ; je suis divorcée, puis séparée d’un compagnon…, famille idéale à laquelle je m’étais longtemps accrochée et que j’avais essayé de maintenir … sans succès ! J’avais perdu tout respect et toute dignité à mon égard … (combien de fois me suis-je retrouvée au petit matin, dans des endroits inconnus, sans savoir où était ma voiture, sans savoir avec qui j’étais … avec qui j’avais passé la nuit ….);

J’étais dans une solitude remplie de souffrance, et dans un vide sidéral au niveau affectif. Quand j’errais dans des endroits remplis de monde, où on est censé faire la fête, je ne ressentais qu’une misérable solitude. Et je passe sur la crédibilité vis-à-vis de mes proches, l’estime de soi, le peu d’amis qu’il me restait … J’avais oublié depuis longtemps si je buvais pour oublier ; oublier quoi, pourquoi, à cause de quoi, de qui … des questions qui n’ont aucun sens en fait ; mais derrière lesquelles je m’étais bien planquée et que j’utilisais comme de parfaits alibis. Je buvais parce que je ne pouvais pas faire autrement ; j’avais soif … d’ivresse !

Je ne voyais que deux solutions : mourir pour que « ça s’arrête » ou bien, vivre. J’ai choisi d’essayer de vivre … Peut être parce que j’étais trop lâche pour passer à l’acte … Il n’y avait pas d’autre choix que de réagir, ou plutôt agir.

J’ai appelé les Alcooliques anonymes de ma ville un samedi midi durant les vacances d’été en espérant ne trouver personne au bout du fil tellement la honte m’était douloureuse. J’espérais trouver un message qui me dirait à qui m’adresser à la rentrée … Je me disais que d’ici là, j’avais encore la possibilité de me suicider … Mais il y avait quelqu’un au bout du fil … Un samedi midi, pendant les vacances d’été … C’est comme ça chez AA ; on ne peut pas mourir si on demande de l’aide … Il y a toujours une main qui se tend. C’était un homme, il m’a parlé, a témoigné de ses errances et ses souffrances et j’ai reconnu les miennes même si je me disais : moi ce n’est pas pareil !

Depuis, il a accepté de devenir mon parrain … J’ai trouvé en même temps un forum internet d’anciens buveurs auquel je me suis accrochée désespérément ! J’y étais le jour et une grande partie de la nuit. Dès mon arrivée chez Alcooliques anonymes, j’ai reçu l’abstinence. Cela m’a été donné. Ce n’est pas un exploit de vivre comme la plupart des gens, mais pour quelqu’un qui a vécu la plus grande partie de sa vie dans la confusion, la tourmente et la tempête … Cela tient vraiment du miracle !

AA a été ma planche de salut. J’ai été assidue aux réunions, j’écoutais toutes les suggestions et j’ai découvert un programme auquel je me suis abandonnée complètement ! Comme on me l’a suggéré ! Aujourd’hui je vais bien, je ne bois pas ; c’est parce que je ne bois pas que je vais bien.

J’ai compris que le combat avec la bouteille était perdu d’avance. Moi, je ne pourrai JAMAIS boire deux verres d’alcool seulement, comme beaucoup de personnes. Alors à quoi bon s’obstiner ? Je ne lutte plus ! J’avais passé tant de temps à essayer de maîtriser ma consommation, à me battre contre tout, n’importe quoi et surtout contre moi ; à ressentir beaucoup de colère liée à mon enfance notamment, et les démons qui m’accompagnaient depuis. Autant d’alibis pour m’adonner à l’alcoolisme et entretenir cette colère !

Il n’y a que celui qui a vécu cette expérience qui sait à quel point capituler devant l’alcool est difficile Et il a bien fallu capituler sur tous ces plans pour trouver un peu de paix. Quand je suis arrivée chez AA, j’ai vu que ceux qui allaient le mieux autour de la table, étaient ceux qui s’étaient détachés émotionnellement de leur passé et qui avaient abandonné les casseroles qui vont avec. Je voulais ce qu’ils avaient ! Alors j’ai essayé de marcher dans leurs pas. Je n’ai pas voulu que ce tout ce travail soit facile … j’ai voulu que ce soit efficace !

Je suis libre de boire, ou de ne pas boire ; c’est librement que je choisis de ne pas boire. L’alcool ce n’est vraiment plus pour moi ! Je me souviens d’où je viens et je ne veux pas y retourner ! Je suis sur le chemin du rétablissement et avec tout ce que m’a transmis AA, je vis heureuse, sans alcool. J’ai acquis un mode de vie et de fonctionnement qui me permet d’avoir le discernement de savoir ce que je peux changer et ce que je ne peux pas.

X
- Entrez votre position -
- or -